Dans la constellation des Chiens de Chasse,
à 37 millions d'années-lumière de la Voie
lactée, la galaxie double M 51 est l'une des plus belles
spirales du ciel. Depuis le radio?interféromètre
VLA au Nouveau-Mexique jusqu'aux télescopes spatiaux Hubble
et ISO, les astronomes ont étudié dans toutes les
longueurs d'onde les deux composantes de ce majestueux coule cosmique
pour mieux comprendre l'évolution des galaxies. Visite
guidée...
C'est probablement la plus belle et la plus célèbre
de toutes les galaxies ; cachée loin derrière les
étoiles des Chiens de Chasse, juste sous la queue de la
constellation de la Grande Ourse, entre les brillantes Alkaïd
et Cor Caroli, M 51 dessine dans le ciel un vertigineux maelstrdm
d'étoiles. Vues de loin, depuis la Terre, ses dizaines
de milliards d'étoiles sont comme fondues dans le brouillard
bleuté de ses deux immenses bras spiraux, qui se déploient
à partir d'une condensation centrale, jaune et brillante.
Un des bras semble rejoindre, comme pour la toucher, sa "compagne"
NGC 5195, plus petite qu'elle, et aux formes chaotiques.
M 51, que les astronomes appellent aussi NGC 5194, est une spirale
géante, très lumineuse. Sa masse est estimée
à cent milliards de masses solaires. Située à
37 millions d'années-lumière, elle est environ quinze
fois plus éloignée de nous que la célèbre
galaxie d'Andromède, M 31, la spirale la plus proche de
la Voie lactée. Membre dominant d'un petit groupe de galaxies,
dont fait aussi partie la spirale M 63, elle est considérée
par les astronomes comme une de nos voisines, et surtout comme
l'archétype des spirales. De fait, là où
celles?ci présentent une structure (composée d'une
condensation centrale, le bulbe, et d'un disque, où se
dessine un système de bras spiraux) plus ou moins harmonieuse,
la finesse et la régularité de M 51 en font un véritable
cas d'école. Ce qui explique qu'elle occupe tout à
la fois les pages des revues spécialisées et celles
des ouvrages d'astronomie grand public. Elle fut la première
galaxie à dévoiler sa structure spirale, l'une des
premières photographiées, et elle a reçu
les hommages de Hubble l'astronome comme ceux de Hubble le télescope.
Depuis l'ouverture sur le ciel de nouvelles fenêtres d'observation,
dans les années 50, elle a été scrutée
sous toutes les coutures, du rayonnement radio à l'ultraviolet,
en passant par l'infrarouge.
Car chaque type de rayonnement dévoile des phénomènes
de nature très différente et, d'un domaine spectral
àl'autre, une galaxie peut changer d'aspect jusqu'à
devenir méconnaissable ! Rayons X et ultraviolets témoignent
de processus physiques souvent extrêmement violents - zones
actives de formation d'étoiles, collisions d'objets binaires,
etc. Le rayonnement infrarouge, lui, est associé à
des phénomènes plus doux. C'est dans ce domaine
notamment qu'émettent les nuages de poussière chauffés
par des étoiles voisines. Quant au rayonnement radio, il
permet, entre autres, d'explorer la structure globale du champ
magnétique d'une galaxie. M 51 fut d'ailleurs la première
pour laquelle fut dressée dans les années 70 une
carte magnétique détaillée.
Sur un plan esthétique, le domaine visible l'emporte assurément
: c'est à ces longueurs d'onde que se dessine le mieux
la majestueuse structure spirale de la galaxie des Chiens de Chasse.
Formée d'étoiles jeunes qui lui donnent sa couleur
bleutée caractéristique, elle résulte de
processus dynamiques complexes, partiellement décrits par
une théorie élaborée dans les années
60 par deux chercheurs sino-américains, Chia Chiao Lin
et Franck Shu. Le disque galactique d'une galaxie comme M 51 étant
animé d'un lent mouvement de rotation différentielle,
toute configuration spirale devrait disparaître au bout
de quelques rotations (en un milliard d'années environ).
Un peu comme les traces laissées àla surface d'une
tasse de café par le lait qu'on ajoute disparaissent au
bout de quelques coups de cuillère. Or l'abondance des
galaxies spirales dans l'Univers porte à croire que ces
structures ne sont pas si éphémères que cela
(à une échelle de temps astronomique tout du moins).
Leur persistance pourrait s'expliquer par la présence d'une
perturbation, d'une onde spirale dite "de densité",
dans le disque galactique. Dans leur mouvement de rotation autour
du centre galactique, les étoiles et le gaz rattrapent
cette onde, s'agglutinent en épousant sa forme (créant
des zones de "surdensité") puis finissent par
la traverser. Ce ne sont donc pas toujours les mêmes étoiles
qui illuminent les bras spiraux. Cependant, une étoile
passe plus de temps dans la région dense du bras qu'entre
les bras. L'effet sur le gaz est plus radical : sa compression
lors de la traversée engendre une flambée de formations
d'étoiles massives très bleues, dont la durée
de vie est parfois trop brève pour qu'elles aient le temps
de quitter les bras spiraux.
Dans ce scénario, l'origine des ondes de densité
reste assez mystérieuse. Il semble en fait que les rencontres
entre galaxies jouent un rôle déterminant. À
tel point que si les astronomes avaient pointé leurs télescopes
200 millions d'années plus tôt ou plus tard sur M
51, le spectacle eût peut-être été tout
différent et ils auraient dû choisir une autre galaxie
pour illustrer leurs manuels ! Certains considèrent en
effet que les interactions gravitationnelles entre NGC 5194 et
NGC 5195 sont à l'origine des bras spiraux, qui ne seraient
ainsi que des reliques éphémères d'effets
de marée gigantesques entre les deux protagonistes. Mais
d'autres pensent que ces effets de marée ne perturberaient
que les parties les plus externes des galaxies. De fait, le couple
est moins "parfait" qu'il n'y paraît: sur une
photographie suffisamment exposée, le bras inférieur
de NGC 5194 accuse un élargissement, tandis que des sortes
de plumes semblent émaner de NGC 5195. En 1972, les frères
Toomre, Juri et Alar, furent les premiers à rendre compte
qualitativement de ces "anomalies" à l'aide d'un
modèle numérique d'interactions gravitationnelles.
Modèle qui montrait que le pont de matière "jeté"
entre les deux galaxies ne les reliait pas à proprement
parler. En réalité, celles-ci ne seraient pas situées
dans un même plan. Quant à savoir si les effets de
marée n'affectent que les régions externes et restent
sans grande influence sur les motifs spiraux plus internes, le
modèle ne pouvait pas trancher. Depuis, la modélisation
s'est
affinée, mais surtout, des observations dans l'ultraviolet
et l'infrarouge sont venues préciser le contenu et la structure
des bras spiraux. Une équipe de l'observatoire de Genève
et du Laboratoire d'astronomie spatiale de Marseille a ainsi obtenu,
à partir d'un télescope embarqué sur un ballon
stratosphérique, une nouvelle cartographie du disque de
M 51 dans l'ultraviolet, à 200 nm de longueur d'onde. L'avantage
de cette fenêtre spectrale vient de la possibilité
de localiser des étoiles dont l'âge est assez bien
connu. Les astres supergéants qui émettent en ultraviolet
sont généralement âgés de quelques
dizaines de millions d'années seulement. Cela permet d'évaluer
assez efficacement le temps de propagation de l'onde de densité
spirale dans le disque galactique. Dans le disque de M51, ces
astres apparaissent systématiquement "à la
traîne" du motif spiral proprement dit, prédominant
sur une image visible et qui trace les régions du gaz hydrogène
ionisé où la formation stellaire est la plus active.
Ce décalage conforte le scénario selon lequel la
formation stellaire est déclenchée par l'onde de
densité.
On retrouve dans l'infrarouge les mêmes motifs spiraux principaux
que dans le rayonnement visible, mais avec l'avantage de pouvoir
pénétrer dans les régions denses en poussières,
qui correspondent sur une image visible aux zones très
sombres, les "sacs à charbon". Le rayonnement
est en effet dix fois moins absorbé à 2,2 pm qu'à
0,7 pm. C'est ainsi qu'une équipe américaine a suivi
la trace des deux bras spiraux principaux sur près de trois
révolutions alors que, dans le visible, à peine
plus d'une révolution est discernable.
Aux longueurs d'onde encore plus grandes, au-delà de 5
pm, une autre caractéristique des poussières entre
en scène les grains de très petite taille (de l'ordre
du micromètre) réémettent le rayonnement
absorbé aux longueurs d'onde plus courtes - notamment le
rayonnement ultraviolet émis par les embryons d'étoiles
qu'ils entourent. Du coup, ils brillent. Le phénomène
est particulièrement marqué à 15 pin de longueur
d'onde, et l'on comprend comment, avec ses instruments couvrant
le domaine de l'infrarouge moyen et lointain (entre 6 et 180 f
environ), le satellite européen ISO a pu brosser l'an dernier
un portrait inédit du disque de M 51. À 15 pin,
les nuages de poussières se révèlent sous
forme de taches brillantes illuminant les bras spiraux. Ces taches,
qui coïncident parfaitement avec les régions d'hydrogène
ionisé visibles en optique, sont autant de sites où
naissent des étoiles. Ce boom stellaire peut être
suivi jusqu'au noyau, où l'on devine une sorte d'anneau
central sur lequel semblent se connecter les deux bras spiraux.
Entrons encore un peu plus avant dans l'intimité de M 51,
pour découvrir une existence plus tumultueuse que ne le
laisse supposer l'apparence placide de son coeur dans le visible.
Voici en quelques chiffres éloquents la carte d'identité
de ce coeur : une masse de 40 millions de masses solaires, un
âge estimé à 400 millions d'années,
un diamètre d'environ 80 années?lumière et
une luminosité égale à 100 millions de fois
celle du Soleil. Au centre du maelstr&m cosmique se cache
ainsi une région cinq mille fois plus peuplée en
étoiles que le voisinage solaire ! Le noyau de M 51 contient
aussi du gaz très chaud animé d'un mouvement rapide,
à l'origine de la forte émission radio observée.
C'est aussi une source intense de rayons X, signe sans doute d'une
formation stellaire soutenue. Deux jets de matière s'échappent
du noyau, émettant fortement en radio et en rayons X. Le
noyau ne présente pas cependant les caractéristiques
spectrales des noyaux galactiques dits actifs. M 51 a donc les
attributs d'une galaxie normale, abritant en son sein un noyau
"calme", où les étoiles se concentrent
en majorité dans un rayon d'une cinquantaine d'années
lumière. Une sorte de Y sombre, dû à l'absorption
par la poussière, barre ce noyau, et les clichés
pris par le télescope spatial Hubble ont révélé
l'existence d'une tache brillante au milieu de ce Y. Une tache
un million de fois plus lumineuse que le Soleil, et dont le rayon
n'excède pas 5 années-lumière. Une telle
concentration d'énergie trahit-elle la présence
d'un trou noir ? Voilà en tout cas qui pourrait expliquer
les jets observés en radio.
Moins spectaculaire mais peut-être plus mystérieuse,
la petite NGC 5195 n'a pas reçu autant d'attention que
sa compagne géante, et les astronomes sont loin de s'accorder
sur l'origine de sa forte émission infrarouge. Une chose
est sûre : elle est très affectée par son
interaction avec NGC 5194. Ce qui devrait faire d'elle une galaxie
dite "à flambée d'étoiles". Mais
aucune trace de formation stellaire active n'a pu être identifiée.
Le satellite ISO a certes révélé un noyau
très brillant, d'un diamètre inférieur à
250 années-lumière, mais la nature des sources de
chauffage des poussières, qui émettent dans l'infrarouge,
reste énigmatique. Il pourrait s'agir, mais ce n'est qu'une
hypothèse, d'une population d'étoiles concentrée
dans le coeur de NGC 5195 et nées d'une flambée
stellaire passée.