Jusqu'à ces toutes dernières années, leur existence restait hypothétique. Sorties voici quarante ansde l'imagination de l'astronome Harlow Shapley, les naines brunes, étoiles trop petites pour déclencher dans leur noyau les réactions thermonucléaires, demeuraient invisibles. Mais depuis deux ans, la chasse est ouverte et elle s'avère fructueuse : de l'Hydre jusqu'aux Pléiades, une dizaine d'entre elles ont déjà été découvertes.
Chercher à observer des objets dont ils supposent l'existence
par des considérations toutes théoriques est une
vieille habitude chez les astronomes. En 1846, Urbain Le Verrier
avait ainsi prédit l'existence et la position de Neptune
d'après le mouvement d'Uranus. Plus récemment, en
1933, l'astronome suisse Fritz Zwicky étudia les mouvements
relatifs des galaxies de l'amas de Coma, situé à
quelque 300 millions d'années-lumière, et arriva
à la conclusion surprenante qu'il devait exister dans cet
amas d'importantes quantités de matière échappant
aux observations. Dans le cas contraire, les galaxies ne pourraient
pas rester liées entre elles par la gravitation et l'amas
se disperserait. Dans les années 70, des considérations
dynamiques analogues sur la rotation de notre galaxie révélèrent
la présence de matière invisible concentrée
essentiellement dans le halo : ainsi nous ne verrions qu'à
peine un dixième de la masse galactique totale ! Mais si
quelques mois seulement se sont écoulés entre les
conclusions des calculs de Le Verrier et l'observation de Neptune
par l'astronome allemand Johann Galle, la masse de notre galaxie
reste, elle, toujours bien "cachée" et sa nature
demeure l'une des grandes énigmes de l'astrophysique moderne.
Mise à rude épreuve, la persévérance
des astronomes commence cependant à être récompensée.
Une des formes possibles de cette masse manquante est en passe
de venir grossir pour de bon le bestiaire stellaire. Il s'agit
des "naines brunes". Ces objets trop peu massifs pour
être des étoiles, sans êtrepour autant des
planètes, doivent leur appellation à une jeune astronome
de l'université américaine de Berkeley, Jill Tarter,
qui inventa le terme en 1975. Dix ans plus tard, elle le popularisa
lors d'une série de conférences dont le titre "Brun
n'est pas une couleur" était fort approprié
pour des objets qui persistaient à échapper aux
meilleurs télescopes. Cette terminologie l'emporta vite
sur ses concurrentes (étoile mort-née, naine infrarouge,
géante gazeuse...) et entra dans l'index des revues professionnelles
d'astronomie en 1986. Le nombre d'articles consacrés au
sujet passa vite d'une petite douzaine àplusieurs dizaines
par an, mais de naine brune visible, toujours point ! Il y eut
bien une première candidate sérieuse en 1985, un
compagnon très faiblement lumineux de l'étoile proche
Van Biesbroeck 8, mais elle se révéla vite être
une sorte d'artefact. D'autres prétendants suivirent, mais
aucun ne tint ses promesses.Quelles raisons pouvaient donc bien
pousser les astronomes à s'intéresser autant à
ces objets hypothétiques ? Tout d'abord celle que David
Stevenson, chercheur au California Institute of Technology (ou
Caltech), nomme le "principe écologique". On
connaît l'existence et la nature des planètes pour
vivre sur l'une d'elles et avoir exploré ses plus proches
voisines. On connaît bien sûr celles des étoiles,
et surtout le fait qu'un facteur 100 sépare les masses
des unes et des autres. Cela fait un sacré trou dans une
distribution de masse ! Il est dès lors facile de concevoir
que cette "niche" doit être peuplée et
qu'elle nous semble vide parce que nous ne sommes pas techniquement
en mesure d'observer ses occupants. D'autant que sur un plan strictement
théorique, ces objets se laissent plus facilement appréhender
: on avait compris leur nature physique bien avant de pouvoir
les observer. Ce sont de plus des candidats idéaux pour
constituer un peu de cette masse qui s'obstine à demeurer
invisible. Et il n'y a pas non plus d'argument physique qui laisserait
penser que le processus de formation stellaire cesse en deçà
d'une certaine masse.
C'est en 1958 que l'Américain Harlow Shapley mentionna
pour la première fois dans son ouvrage On stars and men
des "masses qui seraient beaucoup plus faibles que notre
Soleil, mais plus grandes que nos planètes". Shapley
proposa un intervalle compris entre 1/500 et 1/50 de masse solaire.
La limite s'est depuis précisée: il existe une masse
critique égale
à 0,08 masse solaire en deçà de laquelle
la physique interne de l'objet est complètement différente
de celle d'une étoile comme notre Soleil. Une naine brune
est ainsi incapable d'effectuer ce que toute bonne étoile
fait une majeure partie de sa vie : convertir l'hydrogène
en hélium par un processus de fusion nucléaire.
Pourquoi cela ? Parce qu'au terme de la phase de contraction du
nuage de gaz qui donne naissance à une étoile, la
naine brune est trop peu massive pour que la température
de son coeur atteigne la valeur critique de trois millions de
degrés nécessaire àl'enclenchement des réactions
nucléaires. Son énergie interne est alors insuffisante
pour que la pression exercée par son gaz contrebalance
sa contraction gravitationnelle. Résultat : au lieu de
s'installer dans un régime d'équilibre, l'astre
continue de s'effondrer sur lui-même. Au fur et àmesure
qu'il se contracte, ses électrons se rapprochent les uns
des autres et le gaz devient "dégénéré".
Ses propriétés changent du tout au tout : elles
suivent alors les principes de la mécanique quantique.
C'est là qu'entre en jeu la pression quan-
tique, qui résulte de l'impossibilité pour deux
électrons d'être entassés dans un même
état quantique. Contrairement àla pression de la
mécanique classique, la pression quantique ne dépend
pas de la température. C'est elle qui va s'opposer à
l'effondrement gravitationnel et qui explique le comportement
surprenant d'une naine brune : celle-ci continue de se contracter
mais sa température diminue ! Aucune chance donc d'atteindre
le seuil fatidique des trois millions de degrés. Seules
des réactions de fusion du deutérium (un isotope
de l'hydrogène) peuvent éventuellement s'enclencher.
Mais il y a si peu de deutérium par rapport à l'hydrogène
ordinaire que sa fusion ne perturbe guère la contraction
de la naine brune. Celle-ci continue de se refroidir et s'éteint
inexorablement.
Si la masse supérieure critique d'une naine brune est bien
connue (autour, donc, de 0,08 masse solaire), sa masse limite
inférieure l'est beaucoup moins et pourrait fort bien être
de l'ordre de celle de Jupiter (soit un millième de masse
solaire). Ce qui ne conduit cependant pas à confondre planètes
géantes et naines brunes, qui diffèrent par leur
processus de formation. D'où la définition donnée
par les théoriciens : le terme de naine brune désigne
tout corps qui s'est formé d'une manière stellaire,
mais avec une masse insuffisante pour brûler de l'hydrogène.
Voilà pour la théorie, mais que peuton au juste
espérer voir de ces avortons d'étoiles ? Et surtout,
comment les distinguer par l'observation d'étoiles de faible
masse, sachant que la masse est un paramètre très
difficile à déterminer pour un astre ? La luminosité
d'une naine brune, environ un millionième de celle du Soleil,
en fait une cible particulièrement délicate àobserver.
Avec la limite de détection des instruments actuels, on
ne peut espérer repérer directement que les plus
proches d'entre elles. En raison de sa faible température,
une naine brune rayonne principalement dans l'infrarouge, entre
2 et 10 pm. Des modèles très élaborés
d'atmosphère stellaire permettent de caractériser
assez précisément son spectre, c'est-à-dire
la répartition de l'énergie émise suivant
la longueur d'onde. La température de la photosphère,
d'où provient la majeure partie du rayonnement visible,
est inférieure à 2 000 °C - pour comparaison,
celle du Soleil est de 5 500 °C. Pour des températures
aussi basses, le spectre ne ressemble plus du tout au spectre
typique d'une étoile, à savbir celui émis
par un corps sous l'effet de sa seule température (appelé
spectre thermique de corps noir). L'énergie cinétique
des atomes à la surface d'une naine brune est assez faible
pour que des éléments subsistent sous forme moléculaire
(hydrogène HZ, méthane CH 4, monoxyde de carbone
CO...). En dessous de 1 500 °C, des atomes peuvent même
se condenser sous forme de petites particules solides. Tous ces
éléments vont absorber le rayonnement émis,
chacun à une longueur d'onde spécifique, ce qui
confère au spectre un aspect tout à fait singulier,
sorte de signature facilement identifiable, tout du moins en théorie
!Car en pratique, encore faut-il pouvoir recueillir le spectre
du candidat, généralement un objet très rouge
et très faible, pour espérer identifier la "signature
naine brune". L'opération nécessite le plus
souvent plusieurs heures d'observation au foyer des plus puissants
télescopes. Impensable donc de procéder au hasard.
La chasse aux naines brunes fait appel à tout un arsenal
de méthodes, directes ou indirectes, pour sélectionner
les meilleurs postulants à un suivi spectroscopique. Un
indicateur sûr étant la masse du candidat, la quête
s'est tout naturellement orientée vers la recherche de
systèmes stellaires doubles, pour lesquels la troisième
loi de Kepler peut donner une estimation de la masse du compagnon.
Une première méthode de détection
possible s'apparente à celle utilisée pour la recherche
de planètes extrasolaires l'influence gravitationnelle
du compagnon se traduit par un décalage systématique
des raies spectrales de l'étoile principale, décalage
dû à une modulation de sa vitesse par effet Doppler.
On peut aussi tenter de détecter directement le compagnon
selon une technique très sophistiquée dite d'interférométrie
infrarouge à tavelures. Cette méthode a mené
à la découverte en 1985 du premier candidat sérieux,
VB8 B, autour de l'étoile Van Biesbroeck 8. Bien que malheureux
par la suite, ce prétendant eut cependant la vertu de donner
un nouvel élan aux recherches observationnelles, et de
déclencher la production d'une profusion d'articles théoriques.
Peu après, un objet très rouge et très faiblement
lumineux, GD 165 B, fut détecté autour de la naine
blanche GD 165, lors d'un examen systématique des naines
blanches les plus proches de nous. Ces dernières constituent
d'excellents candidats de systèmes multiples susceptibles
d'abriter une naine brune. Elles sont très communes et
leur éclat est suffisamment faible pour ne pas masquer
complètement celui d'un éventuel compagnon. GD 165
B, dont le spectre se différencie nettement de celui des
étoiles de faible masse, est devenu un objet de référence
pour les astronomes. Malheureusement, près de 120 UA (environ
trois fois la distance de Pluton au Soleil) le séparent
de GD165. Difficile dans ces conditions de suivre son déplacement
orbital - beaucoup trop lent - et ainsi d'accéder à
sa masse ; la nature de GD 165 B demeure donc incertaine.
La vedette est revenue à Gliese 229B, le tout premier objet
à avoir été identifié comme une naine
brune de façon incontestable. Découvert en 1995
par Tadaski Nakajina et son équipe du Caltech, il est séparé
de 7,8 secondes de degré de l'étoile de magnitude
8 Gliese 229, située dans la constellation du Lièvre.
C'est en éclipsant artificiellement l'étoile à
l'aide d'un coronographe qu'a pu être aperçu le compagnon,
brillant faiblement à une magnitude 20 dans le visible.
Celui-ci présente le même mouvement propre, c'est-à-dire
le même déplacement apparent sur la voûte céleste,
que Gliese 229, preuve que les deux corps forment bien un système
binaire et que leur proximité apparente n'a rien d'une
coïncidence. De la distance bien connue du système
(19 années-lumière), on en déduit l'éclat
intrinsèque de Gliese 229B : une magnitude absolue de 15,6
dans l'infrarouge (à 2,2 pin). Ce qui en fait un objet
cinq fois moins lumineux que 165B, son concurrent le plus sérieux.
Un objet de masse supérieure à la masse limite de
0,08 masse solaire mettrait selon les modèles d'évolution
stellaire un temps bien supérieur à l'âge
de l'Univers pour devenir aussi faiblement lumineux ! Autre indice
décisif, la détection des raies du méthane,
qui traduit une température de surface inférieure
à 1 300 °C environ. Les modèles théoriques
de refroidissement suggèrent une masse de quelques dizaines
de fois la masse de Jupiter pour qu'une température aussi
basse puisse être atteinte, compte tenu de l'incertitude
sur l'âge de l'objet. Depuis, plusieurs autres postulants
ont été formellement identifiés comme naines
brunes, en passant notamment ce que les astronomes appellent le
"test du lithium". Cet élément, créé
dans des proportions infimes au moment du big bang, est détruit
au coeur des étoiles. Mais pour des objets de masse inférieure
à 0,06 masse solaire, la température centrale est
trop faible pour que le lithium soit brûlé. Sa signature
dans le spectre d'un objet rouge et faiblement lumineux constitue
donc une indication fiable de la nature de l'astre. Sur les quelques
naines brunes découvertes ces deux dernières années,
la plupart appartiennent à des amas d'étoiles jeunes
comme les Pléiades ou les Hyades. C'est que, très
tôt, les astronomes ont entrepris de passer au peigne fin
ces amas, car leur âge, assez bien connu, permet d'estimer,
à l'aide de modèles théoriques, la masse
des objets les plus faiblement lumineux. En mars dernier, Rafael
Rebolo et son équipe de l'Institut d'astrophysique des
Canaries annonçaient ainsi la découverte dans l'amas
des Pléiades de plusieurs naines brunes, dont la nature
a été confirmée par des observations spectroscopiques.
Fin avril, la première naine brune esseulée a été
repérée àquelque 33 années-lumière
dans la constellation de l'Hydre par Maria Teresa Ruiz, depuis
l'Observatoire européen austral. Bien que l'on n'ait encore
aucune idée précise de leur nombre dans la Galaxie,
au moins sait-on un peu mieux maintenant où et comment
les chercher et la quête s'annonce enfin prometteuse.