Le scénario express:
Jadis détentrice de pouvoirs surnaturels auprès
des sorcières, depuis toujours chère aux poètes,
la Lune a troqué ces dernières années son
statut de corps inutile et beau contre celui d'un astre sans qui
rien n'aurait pu être comme aujourd'hui... Il y a cinq
ans, à la lumière de calculs sophistiqués,
elle a été propulsée au rang de redresseur
d'axe terrestre, garante de la stabilité du globe, et donc
contribuant à l'émergence de la vie. C'est dire
la responsabilité qui lui incombe dans le bon déroulement
de la mécanique céleste. Du coup, de nombreux scientifiques
se sont penchés de nouveau sur son histoire, précisant
les circonstances de sa naissance et les modalités de sa
formation. Ils aboutissent à de surprenantes révélations
: fille d'une collision entre la Terre et une planète d'au
moins la taille de Mars, la Lune se serait formée en très
peu de temps. Un million d'années, cent mille ans ? pourrait?on
demander, en familier des durées géologiques. Moins
de dix ans, voire même un an, répondent certains
chercheurs...
À l'origine de cette
étonnante hypothèse, il y a la demi?tonne d'échantillons
lunaires rapportée au fil des missions Apollo. De quoi
déterminer un âge moyen, une composition chimique
et constituer un point de comparaison avec la Terre. Pour l'âge
d'abord, ces échantillons renferment comme leurs homologues
terrestres des éléments radioactifs dont la quantité
diminue de manière régulière dans le temps.
Ce qui permet de dater précisément la roche. Les
géochimistes n'ont même que l'embarras du choix :
la présence de plusieurs éléments radioactifs
autorise le recoupement des mesures. La dernière tentative
en date, fondée sur la quantité de tungstène
transformée en hafnium, a sérieusement affiné
les datations. La Lune affiche désormais un âge compris
entre 4,5 et 4,52 milliards d'années ? ce qui suppose qu'elle
s'est formée après la Terre, elle?même âgée
de 4,6 milliards d'années. Du coup, on pense que notre
planète était peut?être déjà
différenciée, ressemblant au globe que l'on connaît
aujourd'hui, avec un noyau de fer et de nickel enrobé d'un
manteau de silicates. Cela permettrait du coup d'expliquer l'une
des énigmes du Système solaire, à savoir
l'extrême pauvreté de la Lune en métaux, lorsque
l'on compare le satellite à sa planète mère.
Jusqu'ici, pour bâtir
la genèse de notre satellite, les scientifiques redoublaient
d'imagination, mais chacune de leurs théories se heurtait
à un détail dont elle ne pouvait rendre compte.
Il y eut d'abord l'hypothèse de la fission: la Lune était-elle
issue de la Terre ? S'en était-elle détachée
peu après sa formation, à la manière des
éclaboussures qui jaillissent d'un liquide placé
dans une centrifugeuse ? Le scénario supposait plusieurs
conditions invraisemblables : une Terre très déformable,
peu rigide et en rotation rapide, avec une durée de jour
ne dépassant pas deux à trois heures. Difficile
de concevoir par la suite un ralentissement conséquent
pour mener aux journées de vingt-quatre heures... Même
si le modèle pouvait se targuer d'expliquer la composition
chimique de la Lune, comparable dans ce cas aux couches superficielles
terrestres, pauvres en métaux. D'autres chercheurs ont
proposé que la Lune s'était formée loin de
la Terre et qu'elle avait été capturée à
l'occasion d'un passage au voisinage de celle-ci. Or, cette capture
n'aurait été possible que si la Lune avait sérieusement
ralenti à proximité de la planète. Du coup,
le scénario ressemble un peu à une construction
ad hoc. Reste enfin la troisième hypothèse, resurgie
ces dernières années et qui, moyennant quelques
aménagements, rendrait compte des particularités
des deux corps. Cette troisième possibilité est
celle d'une collision entre la Terre et un autre corps, engendrant
un halo de débris et de poussière à partir
duquel se serait formée la Lune. Reste à savoir
quel genre de subtilités il faut introduire dans ce modèle
pour le hisser au rang de favori.
Inutile déjà
de s'encombrer d'un papier et d'un crayon. Le système est
riche en détails, les mécanismes qui y interviennent
sont multiples et complexes. Il faut donc avoir recours aux simulations
informatiques et retracer comme dans un jeu vidéo réaliste
les conséquences d'une collision entre la Terre et un autre
corps céleste. Sauf que là, chaque détail
compte beaucoup : pas assez de débris et notre satellite
sera trop petit. Le bolide arrive-t-il sur le côté
? L'axe de la Terre sera modifié ! Bref, une histoire de
dosage et de doigté. "On commence par décortiquer
le problème en quatre étapes, explique Dominique
Saute, du département de mathématiques de l'université
de Namur, en Belgique. La première concerne la collision
entre la Terre et un autre corps. Ce sont les caractéristiques
de cette collision qui sont susceptibles de changer, pour le coup,
la face du monde. Il faut que la masse des débris qui retombent
au-delà de la limite de Roche "' de la Terre soit
au minimum équivalente à la masse de la Lune. Car
toute la poussière qui se retrouvera en deçà
de cette limite finira par retomber sur Terre".À ce
compte, un seul bolide suffirait-il ? Tout dépend de la
vitesse à laquelle s'effectue l'impact. "Si la vitesse
est faible, toute la poussière créée par
l'impact ne s'égare pas bien loin. Elle se trouve en deçà
de la limite de Roche et retombe sur Terre. D'autre part, on estime
qu'il faut une collision avec un corps avant au minimum la masse
de la planète Mars"' pour qu'une quantité de
poussière suffisante (soit au moins une masse lunaire)
se place à la bonne distance. Cette quantité ne
représente que 5 à 10 % des débris éjectés.
" Ces conditions ainsi définies permettent-elles de
comprendre la composition chimique de la Lune ? "Oui, si
l'on suppose qu'au moment de l'impact les deux corps étaient
déjà bien différenciés, avec un noyau
métallique déjà formé et un manteau
silicaté, et que l'impact a été superficiel.
Alors on comprend le déficit en métaux de la Lune.
"
À la fin de cette première étape délicate, la jeune Terre est entourée d'un halo de poussières. Une coquille de débris, dont chacun a remporté un peu de l'énergie de l'impact, et se trouve donc en rotation rapide autour du globe. Peu à peu au cours du temps, à l'image d'un matériau morcelé placé en centrifugeuse, les débris vont se répartir selon un anneau grossièrement situé dans le plan de l'équateur terrestre. "À la fin de cette étape, nous voilà donc avec une Terre entourée par un objet qui ressemble à l'anneau de Saturne. " Un disque de 3 à 4 rayons terrestres dans lequel se déplacent des milliers de fragments, tous animés de vitesses différentes et donc en perpétuelle collision les uns avec les autres. "Au départ, les vitesses étant élevées, les fragments explosent et s'éparpillent à chaque collision. Puis, au fur et à mesure des chocs, les vitesses diminuent, ce qui favorise l'accrétion des corps. À la fin de cette étape, deux scénarios sont encore plausibles. Soit il reste dix à vingt corps de 100 à 500 km, soit il reste 1000 à 2 700 particules et fragments dont la masse peut varier entre un cent millième et un dixième de la masse actuelle de la Lune. " Enfin, la dernière étape concerne l'accrétion de ces planétoïdes - des prélunes - en un objet unique. "C'est un problème mathématique complexe car on est en mesure de suivre chaque objet individuellement. IL faut alors tenir compte de l'attraction gravitationnelle exercée sur chaque corps. Tiraillées par des effets de marées, ces prélunes vont se rapprocher ou s'éloigner. Mais quelle que soit la configuration de départ, on arrivera à un seul objet, placé entre 2,6 et 4,6 rayons terrestres. C'est-à-dire un peu au-delà de la limite de Roche, là où l'accrétion est la plus rapide. C'est donc probablement là que la Lune s'est formée en tant que telle. Or, aujourd'hui à cause des effets de marées du système Terre-Lune, cette dernière est à plus de 60 rayons terrestres. Il est vrai qu'elle s'éloigne pogressivement de la Terre. Mais le résultat le plus surprenant de ces simulations est le temps de formation de la Lune à partir de ces prélunes : au bout d'à peu près un an, indifféremment. "Un temps incroyablement court et qui se trouve pourtant confirmé par plusieurs équipes, dont celle du Japonais Shigeru Ida, de l'Institut de technologie de Tokyo, et de l'Américaine Robin Canup, de l'université du Colorado. Leurs vingt-sept simulations numériques ont abouti au même résultat : le temps d'accrétion de la Lune à partir des prélunes tourne toujours autour d'un an. Et quid du temps écoulé depuis la collision ? "Moins de dix ans auront été nécessaires, après l'impact, pour former notre satellite ", affirme Dominique Spaute. Ce temps record étonne et laisse perplexe. Si la Lune est aussi facile à former, pourquoi la Terre n'est-elle entourée que d'un seul satellite ? "Dans cette affaire, la difficulté principale consiste à expliquer comment un corps a pu se trouver aussi près de la Terre de manière à rentrer inévitablement en collision avec elle. " L'astre "impactant", comme il est courant de l'appeler dans le jargon des spécialistes, n'a donc pas encore révélé tout son mystère. Si l'on connaît sa masse, entre une à trois fois celle de Mars, on ignore encore tout de son lieu de naissance et de ses capacités à migrer à travers l'espace. Dans ce cas, expliquer l'origine de la Lune revient à comprendre les circonstances qui ont présidé aux collisions dans la prime jeunesse du Système solaire. Une manière de déplacer élégamment le problème