Kamiokande, le 5 juin 1998. Cette ville, située à 200 km au nord de Tokyo, abrite le plus grand détecteur de neutrinos du monde, censé piéger dès énigmatiques particules de matières sans masse et ni charge électrique. En ce mois de juin, ce au lieu de la physique accueillie la réunion internationale "Neutrino 98" qui, tous les deux ans, dresse le bilan des connaissances sur cette particule. Le colloque à démarrer une depuis deux jours à peine quand une rumeur se met à circuler: l'un des participants va faire une déclaration d'importance, on attend un scoop. S'agit-il d'une nouvelle manière de piéger les neutrinos ? De la détection d'un nouveau type de particule ? Rien de tout cela. La surprise vient de l'équipe américano-japonaise locale qui, mesures à l'appui, annonce: " le neutrino à une masse. " Un résultat très surprenant car il va à l'encontre de ce que l'on supposées de ces étrangers particules. Plus de 500 personnes étaient présentes dans la salle. Toutes se sont levées pour applaudir Les conférenciers ", se souvient Michel Spiro, du commissariat à l'énergie atomique ( CEA ). Une fois le colloque terminé et le remue-ménage médiatique passé, chacun est reparti chez soi examiner la pertinence de ces conclusions et les conséquences de la toute nouvelle masse du neutrino. Au fil des jours et des discussions, l'affaire prend l'allure d'une bonne farce car la malicieuse particule nous cache encore l'essentiel... Pourtant la partie semblait plutôt bien engagée. Le résultat avait de quoi susciter beaucoup d' émoi chez les scientifiques. La masse des neutrinos pourrait changer notre manière de voir le monde. En effet, au vu des mouvements des galaxies, les astrophysiciens sont persuadés que la masse visible de l'univers ne représente que 1 % de la matière existante. Les 99 % restants - l' hypothétique masse manquante - ce cacheraient soit sous la forme de particules exotiques ( car pas encore identifiées ) ou ordinaire (avec , comme éventuels candidats les neutrinos ,s'ils étaient dotés de masse ), soit sous la forme de matière sombre, comme elle les naines brunes. Bref, pour faire le compte de toute la matière présente dans l'univers , les cosmologistes doivent trancher sur l'épineuse question de la masse du neutrino. C'est pourquoi, pendant des décennies, les astrophysiciens discouraient sur l'air du " ah si les neutrinos avaient une masse ..." à chaque fois qu'ils évoquaient les énigmes de l'univers. À les entendre , le neutrino déciderait du futur du monde...
Reste donc à savoir ce qu'avaient effectivement mesuré
les chercheurs de Kamiokande. Leur piège à neutrinos
est capable de capter un seul de ces fugitifs sur 100 milliards
reçus. Autant dire pas grand chose... Pourtant, c'est une
performance car des milliards de milliards de ces petites fusées
traversent chaque seconde la terre de part en part sans se faire
intercepter. Pour comprendre la subtilité de ces mesures,
mieux vaut s'attarder un peu sur la nature de la proie. Les neutrinos
pullulent toute autour de nous: chaque centimètre cube
de l'espace contient 330 de ces particules créées
lors du big-bang. Ils forment ainsi un fond cosmologique à
1.7 K, à l'instar du fameux le rayonnement fossile à
3 K , dans lequel il est d'ailleurs totalement noyé. La
détection de ce flot de neutrinos dans lequel baigne l'univers
n'est pas encore pour demain. À cet héritage des
premiers instants, s'ajoutent les neutrinos solaires, produit
par les réactions nucléaires au coeur de notre étoile.
Chaque centimètre carré de la surface du soleil
nous en envoi 1milliard par seconde. "Pour arrêter
la moitié de ces neutrinos , il faudrait un mur de plomb
d'une épaisseur de une année de lumière ",
explique Hervé de Kerret du Laboratoire de physique corpusculaire
et cosmologie du collège de France. Enfin, les rayons cosmiques,
en réagissant avec la haute atmosphère de la terre,
produisent également des neutrinos, sans compter ceux qui
naissent dans les centrales nucléaires et les accélérateurs
de particules.
Quelle que soit leur origine, ces neutrinos se répartissent
en trois variétés, chacune associée à
une des trois particules de matière suivante: l'électron,
le tau et le muon (très nombreuses après le big-bang,
ces deux dernières ne se rencontre plus aujourd'hui qu'à
proximité des grands accélérateurs et dans
les rayons cosmiques). Les neutrinos portent le nom de leurs compagnon:
on parle de neutrinos électronique, muonique et tau, jusqu'à
présent tpus supposés de masse nulle.
Le consensus autour de l'absence de masse des neutrinos cachés
en fait la difficulté à mettre au point des expériences
les concernant. Par exemple, malgré les détecteurs
de plus en plus précis, les physiciennes étaient
loin d'enregistrer le nombre de neutrinos que devait théoriquement
libérer le soleil. Même ce produit dans la haute
atmosphère manqué à l'appel. Face à
ce déficit chronique , une hypothèse audacieuse
fut alors formulée: et si ces particules changaients d'identité
en cours de chemin ? Ainsi, des neutrinos muoniques, nés
dans la haute atmosphère de la terre, arriveraient sous
la forme de tau dans le détecteur... Bref, partis avec
la tête du docteur Jekyll , ils apparaîtraient sous
les traits de Mister Hyde pour fausser les pistes. Ce changement
d'identité n'est autorisée que par les lois de la
mécanique quantique qu'à condition que le neutrino
possède une masse , même petite. C'est donc dans
cette direction que les recherches ont été orientées:
qui dit oscillations, implique masse
Mais en juin dernier, aucune tentative dans ce sens n'avait abouti.
D'où la conclusion que les neutrinos devaient être
des particules sans masse. Or, c'est précisément
cette oscillation qu'ont enfin mis en évidence les chercheurs
qui ont utilisé Super-Kamiokande, le nouveau détecteur
en service depuis un an et demi. ''Le nombre d'évenements
enregistrés fait que le résultat est solide '',
explique Hervé de Kerret. Les neutrinos auraient bien une
masse, ''un résultat très important. Quand à
donner une valeur à cette masse c'est une autre paire de
manches.'' La mise en évidence d'une oscillation nous donne
une indication sur la différence entre deux masses, celle
du neutrino tau et celle du neutrino muonique. ''Mais ne nous
savons pas grand chose sur la valeur de chaque masse'', ajoute
t'il.
Du coup, tous ceux qui croyaient venir ainsi à bout du
problème de la matière noire et de l'avenir de l'univers
reste sur leur faim. Ils ne peuvent que se rabattre sur quelques
estimations car les physiciens des particules se doutaient bien
que les neutrinos n'avaient pas encore dévoilé leur
nature profonde. Avant même les résultats de Kamiokande,
différentes équipes avaient envisagé l'éventualité
de la masse des neutrinos et s'étaient dans sa détermination
par des chemins expérimentaux compliqués. A l'arrivée,
les résultats, variant du simple au centuple donnaient
juste une limite supérieure à la valeur de cette
masse. Dernière ne date, l'estimation faite au laboratoire
de l'accélérateur linéaire d'Orsay ( LAL
) qui, moyennant quelques hypothèses vraisemblables, donne
la masse du neutrino électronique inférieure à
0,1eV ! C'est à dire 10 000 000 de fois moins que la masse
de l'électron. La masse des deux autres variétés
de neutrinos reste encore à determiner. ''Ce qui traduit
la difficulté des mesures, estime Hervé de Kerret.
Toutefois, le fait de savoir que les masses des neutrinos tau
et muonique sont peut différentes rend intuitivement improbable
l'éventualité d'une masse trop importante pour chacune
d'entres-elles''.
Résultat: le neutrino est bien doté d'une masse
mais tant que sa valeur n'est pas connue précisément,
on ne peut que se rabattre sur des suppositions. Dans ce cadre,
chacun y va de son scénario. Le plus plausible prévoit
que ces poids plumes seraient bien trop légers pour expliquer
la masse manquante de l'univers. ''Pour que les neutrinos constituent
un bon candidat pour la matière invisible, il faut que
leur masse soit comprise entre 7 et 30 eV précise Réza
Ansari du LAL. D'après nos estimations, ils représentent
au bas mot cent fois moins. On ne peut expliquer ainsi qu'une
partie infime de la masse manquante de l'univers : entre 0.001
et 0.01 de celle-çi ''. Les neutrinos ne participeraient
donc au mieux qu'à hauteur de 1% à cette hypothétique
matière invisible
On est loin du compte". Le seul enseignement que l'on puisse
tirer que la nature de la masse cachée de l'univers est
diverse, commente Marc Lachièze-Rey du service d'astrophysique
du CEA. Elle n'est pas faite uniquement de particules exotiques
ou de matière sombre. C'est la conclusion vers laquelle
on s'achemine depuis est certain temps déjà. "
Au final, cosmologistes et physiciens des particules ne peuvent
que lorgner du côté du Cern. Le laboratoire européen
pour la physique des particules, à Genève, concocte
un projet susceptible de les intéressér. Il pourrait
confirmer de nouveau, et de manière beaucoup plus précise,
le résultat de Kamiokande , en renvoyant un faisceau pur
et calibré de neutrinos à cette 700 km de là,
à travers à la Terre, sous le tunnel de Gran Sasso,
en Italie. Le fameux laboratoire souterrain est truffé
de détecteurs dédiés à la physique
des particules. Connaissant exactement les caractéristiques
du faisceau de neutrinos envoyés par le Cern , les installations
italiennes fourniront peut être aux physiciens la clef qui
leur permettra d'affecter une masse à chaque neutrinos.
Ce projet qui existe, physiciens des particules et cosmologistes,
attendent toujours des crédits que la communauté
scientifique devra voter cet hiver. La nouvelle de la masse des
neutrinos arrive donc à point pour ouvrir les vannes des
finances
Article paru dans Ciel et Espace n°339 d'Août 1998.