La sonde lunaire issue de la guerre des étoiles...
A près vingt-cinq ans, les Américains
visitent de nouveau la Lune. Mais pas du tout comme on l'avait
imaginé à la fin de l'épopée Apollo.
Cette fois-ci, il n'y a ni astronaute ni module lunaire... et,
ce qui est plus significatif, le formidable potentiel de la Nasa
n'a pas été mobilisé. Il s'agit plutôt
d'une opération de type "commando", légère,
rapide et peu coûteuse, telle que la prônent ceux,
et ils sont légion, qui n'ont pas été convaincus
par les précédentes opérations: non seulement
certaines ont exigé jusqu'à deux décennies
d'une mise au point aussi laborieuse qu'onéreuse, mais
elles ont parfois échoué au tout dernier moment.
Le nouvel engin s'appelle Clémentine, un prénom
féminin au goût fruité, bien éloigné
d'un Titan, d'un Apollo ou d'un Saturne, habituelles références
à de mâles et sévères mythologies!
Il a été conçu dans un modeste bâtiment
implanté à Alexandrie au sud de Washington; et,
bien que particulièrement bon marché, il ouvre à
l'astronautique des perspectives illimitées.
Il n'a fallu que 22 mois pour construire la sonde mais, en quelques
semaines, elle a transmis davantage de photos de notre satellite
que tout ce qui avait été réalisé
jusqu'alors. Au lieu de mobiliser toute une armada, avec des lourdeurs
bureaucratiques comme celles qui ont, par manque d'entente entre
les services, entraîné le dysfonctionnement de Hubble,
la marine américaine, véritable responsable du projet,
a confié l'opération à une équipe
réduite de 55 personnes.
Par une ironie du sort, Clémentine ne doit rien à la Nasa; elle est fille du programme militaire aujourd'hui abandonné de la "Guerre des étoiles". Initialement, la sonde était censée détecter les fusées ennemies dans leur traversée de l'atmosphère. Un des bons moyens de la tester était de lui faire survoler la Lune ou un astéroïde; et ce, pour deux raisons: la surface de ces objets peut être très sombre, donc aussi difficile à visualiser qu'une fusée dans l'espace, et c'est un moyen de tester l'électronique embarquée dans un environnement spatial.
A défaut d'atteindre un quelconque objectif militaire,
Clémentine s'est révélée l'un des
meilleurs investissements scientifiques jamais réalisés.
Son budget n'a pas excédé 80 millions de dollars,
soit 10% à peine du coût d'une sonde spatiale classique
- Mars Observer, qui a dépassé le milliard de dollars,
s'est purement et simplement évanoui en approchant de Mars.
Le budget a couvert le lancement: le poids total de Clémentine
n'excédant pas 425 kilos, une ancienne fusée Titan
récupérée dans les surplus de l'armée
a suffi. Il a également payé la location d'une maisonnette
en briques située dans une rue anonyme de la petite ville
et baptisée "Bat cave", évoquant le repaire
du héros de bande dessinée; l'allusion s'imposait
d'autant plus qu'il a d'abord fallu déloger les chauves?souris
qui nichaient dans le toit avant de l'aménager en centre
de contrôle!
Réalisée si vite, Clémentine a pu être
dotée par l'US Navy d'équipements électroniques
de tout dernier cri; alors que, souvent, les engins de la Nasa
s'envolaient avec des instruments antédiluviens... car,
au royaume de l'électronique, une ou deux décennies,
c'est l'éternité.
Seul "goulot d'étranglement" du système
embarqué: l'antenne de un mètre n'arrive pas à
transmettre au sol les informations à la cadence où
elles sont recueillies. L'antenne est limitée à
128000 bits par seconde, alors que l'ordinateur peut en traiter
25 millions; d'où la nécessité de conserver
en mémoire la plupart des 5 000 images récoltées
sur chaque orbite. Mais Clémentine est dotée d'une
mémoire de 1600 milliards de bits, quatre fois plus qu'aucune
sonde avant elle, ce qui lui permet de fonctionner confortablement.
A bord, six caméras de 370 grammes chacune - l'instrumentation
ne pèse que 8 kilos au total - couvrent tout le spectre,
des ultraviolets aux infrarouges; on dispose aussi de plus d'un
altimètre laser de haute précision. Le tout est
alimenté par des photopiles, les meilleures qui existent,
à base d'alliage d'arséniure de gallium et de germanium.
Elles produisent 300 watts par mètre carré de surface
éclairée, ce qui correspond à un rendement
de 30% - deux fois supérieur à celui des cellules
au silicium.
Malgré ces perfectionnements qui en font un véritable
bijou, les Américains n'envisagent pas de récupérer
la sonde, cela coûterait trop cher... Elle finira donc par
disparaître dans l'espace. C'est pourquoi elle a été
baptisée Clémentine, comme la fille d'un chercheur
d'or d'une chanson populaire aux Etats-Unis qui, elle aussi, disparut
un jour pour l'éternité.
Le lancement s'est opéré le 25 janvier 1994, avec
la Lune pour premier objectif. Alors que le trajet prend habituellement
trois jours, Clémentine a mis quatre semaines avant d'atteindre
le voisinage de notre satellite. L'économie réalisée
justifie amplement cette lenteur, qui, dans le cas présent,
n'était pas un handicap. Le 19 février, Clémentine
est parvenue sur son orbite lunaire et a immédiatement
commencé à transmettre ses clichés.
Les centaines de milliers de clichés de la Lune ont fait
faire des progrès considérables aux sélénologues.
Les missions Apollo ayant déjà exploré in
situ plusieurs zones, on ne pouvait s'attendre à des résultats
sensationnels. Toutefois, comme ces missions s'étaient
déroulées dans des régions aisément
accessibles, tout près de l'Equateur, on ne savait presque
rien de la plus grande partie de la surface, et surtout des pôles
qui n'avaient jamais été survolés. Clémentine
a réalisé - une grande première - la cartographie
complète de la Lune avec une résolution de 200 mètres.
Jusqu'alors, l'altimétrie du relief lunaire comportait
des erreurs supérieures au kilomètre; grâce
au laser embarqué, on arrive maintenant à une précision
de 40 mètres sur la totalité de la surface, ce qui
permet de dessiner d'excellentes courbes de niveau. On a ainsi
découvert que le relief lunaire était bien plus
tourmenté qu'on ne le croyait: des dénivellations
de cinq à six kilomètres ne sont pas inhabituelles.
Le cratère d'Aitken, situé sur la face cachée,
a révélé une profondeur de 12 000 mètres,
décrochant ainsi le record de profondeur jamais enregistré
dans le système solaire. La trajectoire de Clémentine
lui permet, orbite après orbite, de survoler toute la surface
et, comme on l'a vu, les zones polaires. Au pôle Sud existe
une région de 270 000 km² - la moitié de la
France - que l'on voit depuis la Terre d'une manière rasante.
Or, cette région n'est jamais éclairée par
le Soleil: elle est occupée par un cratère suffisamment
profond pour que les rayons solaires ne puissent jamais en atteindre
le fond. Comme cela a été le cas sur les calottes
de Mercure, on peut penser y trouver des traces d'éléments
volatils tels que l'ammoniac, le méthane et surtout l'eau.
Ces matériaux fossiles dateraient de la formation de l'astre,
ou auraient été captés dans la queue des
comètes gazeuses qui traversent par intervalles le ciel
lunaire. Cependant, la meilleure manière de détecter
la présence éventuelle de glace réside dans
l'étude de la réflexion d'ondes décimétriques...
dont Clémentine n'est malheureusement pas équipée.
Les astronomes, qui ne sont jamais à court d'idées,
ont utilisé l'antenne parabolique de la sonde pour arroser
la région d'ondes radio dont les échos ont été
recueillis par les grandes antennes terrestres de la Nasa. On
a trouvé des échos un peu plus intenses que ceux
renvoyés normalement, mais cet indice n'est pas assez net
pour que l'on puisse conclure à la présence d'eau.
La véritable tâche assignée à Clémentine
était l'élaboration d'une carte détaillée
de toute la surface lunaire. Jusqu'à présent, on
ne disposait que de cartes incomplètes au 1/250 000. On
a obtenu dix fois mieux ! L'emploi de dix longueurs d'onde différentes
a permis de préciser la nature minéralogique des
sols... Une simple observation terrestre révèle
deux types de régions: des "mers" plates et sombres
dépourvues de cratères, et des "continents"
clairs au relief tourmenté, présentant un aspect
de montagnes jeunes comme l'Himalaya. Les échantillons
rapportés par les astronautes des missions Apollo ont prouvé
que la Lune avait un âge comparable à celui de la
Terre ? 4,5 milliards d'années. Les mers sont un peu
plus récentes que les continents, mais les plus jeunes
datent quand même de 3,2 milliards d'années. En rassemblant
toutes les informations dont on dispose, y compris celles fournies
par Clémentine, on peut esquisser à grands traits
l'histoire de la Lune. L'hypothèse la plus plausible commencerait
avec la percussion de la Terre par une autre protoplanète,
à la trajectoire elliptique allongée. Le bolide
aurait été détruit dans la collision, la
plus grande partie de sa matière serait retombée
sur la Terre encore liquide, le reste se condensant pour donner
naissance à la Lune. Et cette collision se serait produite
il y a 4,5 milliards d'années. Au bout de 100 millions
d'années, la couche superficielle de la Lune s'est refroidie
et a donné naissance à la croûte continentale.
Celle?ci était alors soumise au bombardement des météorites
de toutes tailles qui sillonnaient le système solaire naissant.
Ce bombardement a été très intense pendant
le premier demi?milliard d'années, puis il n'a cessé
de se raréfier. A la fin de cette époque, il y a
3,8 milliards d'années, le refroidissement externe de la
Lune - comprimant l'intérieur toujours liquide - s'est
traduit par une période d'importante activité volcanique.
C'est l'époque de la formation des mers qui s'étalent
dans les dépressions, et sont caractérisées
par des épanchements de roches basaltiques. Il n'y a alors
pratiquement plus de formation de cratères. Cette ère
volcanique s'est définitivement arrêtée il
y a 2 milliards d'années. Depuis, la Lune est un astre
"mort" dont l'aspect est pratiquement immuable. Ce scénario
est compatible avec d'autres observations, notamment sur la sismicité
et l'inhomogénéité de répartition
des masses ? les roches des mers sont plus denses que celles des
continents ? qui ont affecté les astronautes en orbite
circumlunaire par des perturbations inattendues de leur trajectoire.
Il demeure des points obscurs. Pourquoi, par exemple, la quasi-totalité
des mers se trouvent - elles sur la face invisible de la Lune
- L'effet de marée causé par la Terre aurait-il
modifé le volcanisme de la face éloignée?
De même, pourquoi les plus grands cratères sont?ils
inégalement répartis, la plupart étant situés
sur la face visible? Comme ils ont été provoqués
par des astéroïdes, on ne comprend pas les raisons
de cette "préférence"...
La Nasa a déjà tiré les leçons de
l'opération Clémentine. Une sonde comme Galileo,
actuellement en route vers Jupiter, a demandé 20 ans de
préparation. Or, l'agence américaine connaît
la difficulté qu'il y a à maintenir durant une aussi
longue période une équipe d'experts motivés
et compétents, d'autant que le succès de l'entreprise
demeure aléatoire. Elle sait aussi qu'il lui faut intéresser
davantage de scientifiques: la quantité d'informations
récoltées étant souvent énorme, le
dépouillement est trop lent. Les clichés de Clémentine
sont donc diffusés sur le réseau informatique Internet
et disponibles aux millions d'abonnés. Experts et amateurs
avertis peuvent ainsi participer à l'analyse des données
! Enfin, grâce aux techniques de la "réalité
virtuelle" reconstituant les paysages en trois dimensions,
tout un chacun pourra admirer bientôt, derrière son
écran mais comme s'il y était, la beauté
d'une promenade "virtuelle" sur la Lune...