La course aux comètes est relancée
et de fort belle manière. Imaginée par la Nasa,
la mission Stardust, dont le lancement est prévu au début
de ce mois, renoue en effet avec une aventure qui n'avait plus
été tentée depuis 1986, où une armada
de cinq sondes avaient foncé à la rencontre de la
comète de Halley. Un rendez-vous historique, symbolisé
aujourd'hui encore par l'étonnante image que la sonde européenne
Giotto avait faite du noyau de la comète - la première
du genre et la seule à ce jour. Àl'époque,
ces missions avaient bouleversé nos connaissances sur ces
petits corps de glace venus des confins du Système solaire.
C'est dire si le rendez-vous entre Stardust et la comète
Wild 2 est attendu par les astronomes, condamnés depuis
douze ans à se satisfaire d'observations depuis le sol
ou à espérer qu'une comète daigne s'installer
dans leur ciel pendant quelques semaines, comme Hyakutake en 1996
ou Hale-Bopp en 1997.
Stardust est modeste par la taille : 350 kg. En revanche, ses
objectifs sont ambitieux. Outre un plongeon dans la chevelure
de la comète et un survol de son noyau à 150 km
d'altitude, sa principale mission consistera à collecter
des échantillons de poussières, d'abord dans le
milieu interplanétaire au cours de sa longue croisière,
puis dans la chevelure, et à rapporter le tout sur Terre
en Janvier 2006. Cela ne s'est jamais fait et un tel défi
a évidemment un prix. Il impose en particulier un survol
à très basse vitesse 6,1 km/s, soit dix fois moins
que la vitesse de Giotto lors de sa rencontre avec la comète
de Halley. Cette "lenteur" est un impératif d'une
part pour la sauvegarde de la sonde et de ses instruments, d'autre
part pour la qualité des prélèvements de
poussières dans la chevelure. Elle a du même coup
imposé un calcul de trajectoire qui est un modèle
d'ingéniosité. "Si nous voulons croiser l'orbite
de Wild 2 à une vitesse relativement réduite et
à un momentprécis, nous devons commencer par donner
une impulsion à la sonde", explique Kenneth Atkins,
responsable du projet au JPL. Ceci afin, notamment, d'élargir
sensiblement sa course. Un tel choix présente par ailleurs
l'intérêt d'allonger le temps que Stardust passera
dans le milieu interplanétaire et donc les plages où
elle recueillera un peu de ces poussières interstellaires
qui traînent dans le Système solaire. Sa masse modeste
lui interdisant d'emporter d'autre carburant que celui nécessaire
aux ultimes manoeuvres de pilotage, la sonde aura recours à
l'assistance gravitationnelle d'une planète, en l'occurrence
la Terre.

Le parcours imaginé consiste ainsi en une succession de
trois grandes boucles autour du Soleil dont la première
ramènera Stardust à proximité de la Terre,
le 15 janvier 2001 pour y subir son indispensable accélération.
Deux séquences de collecte de poussières sont prévues,
de mars à mai 2000, puis de juillet à décembre
2002, à deux périodes où la vitesse d'impact
des grains interstellaires sur les récepteurs de Stardust
sera inférieure à 25 km/s. `La deuxième orbite
sachèvera le 22 juillet2003, et c'est au cours de la troisième
que la sonde croisera la route de Wild 2, le 2 janvier 2004';
précise Joe Vellinga, responsable du projet pour le compte
de Lockheed?Martin. Wild 2 sera alors passée au plus près
du Soleil depuis une centaine de jours. Elle se trouvera à
280 millions de kilomètres de l'étoile et à
près de 400 millions de kilomètres de la Terre.
Les choses sérieuses commenceront en fait 100 jours avant
le survol, avec les premières images. Une par semaine d'abord,
puis deux, puis un cliché quotidien à quelques jours
de la rencontre rapprochée. Douze heures avant ce rendez?vous,
le rythme atteindra une image à l'heure. On sera au coeur
de la mission un peu plus tard, quand Stardust plongera dans la
chevelure de la comète. Le noyau de Wild 2 ne sera plus
distant que de 100 000 km ?l'équivalent de cinq heures
de course pourla sonde dont le collecteur de poussières
aura été déployé, ainsi que tous les
instruments de mesure. Le survol lui?même sera très
bref. Huit minutes en tout au cours desquelles la sonde et le
noyau de Wild 2 ne seront plus séparés que par 150
km. Poussières, jets de gaz, taille, albédo ou forme
du noyau, rien en principe ne devrait échapper à
la caméra et au spectromètre de Stardust. Selon
la Nasa, soixante?
quatre images, d'une résolution dix fois supérieure
à celles faites par Giotto en 1986, seront réalisées
lors de ce rase?mottes éclair. C'est aussi durant ce court
passage que les astronomes américains espèrent recueillir
les grains cométaires les plus "frais". La rencontre
s'achèvera 150 jours plus tard lorsque les routes de Wild
2 et de la sonde se sépareront définitivement, cette
derrùère amorçant alors son long voyage de
retour vers la Terre avec sa minuscule pincée de poussières.
 l'arrivée, ce trésor ne pèsera guère
plus de 0,03 g. Encore fautif que le piège à poussières
qu'ont imaginé les scientifiques soit à la hauteur
de leurs attentes. Le succès de la mission repose en effet
sur les qualités de l'aérogel, une matière
d'une densité très faible déjà utilisée
pour protéger les équipements de la sonde Mars Pathfinder.
Constitué d'un agglomérat de microbilles, l'aérogel
"est un extraordinaire isolant et surtout un formidable matelas
pour capturer les poussières les plus fanes, dune taille
inférieure à 100 pm" affirme Kenneth Atkins.
Disposé sur les deux faces du collecteur (0,1 in' au total),
il devra se montrer aussi efficace pour les grains cométaires
que pour les poussières interstellaires. Les premiers,
`moins rapides que la sonde, seront capturés sur la face
avant du collecteur, poursuit Kenneth Atkins. Â l'inverse,
les particules interstellaires, bien plus rapides, percuteront
la face arrière." La récolte terminée,
le tout sera scellé dans une capsule prévue pour
supporter le retour sur Terre. Un événement fixé
au 15 janvier 2006, lorsque la sonde larguera ce précieux
colis dans l'atmosphère terrestre. Récupération
prévue vers 3 h, quelque part sur une base militaire de
l'Utah.

Fort sagement, les scientifiques ne vont toutefois pas se contenter
d'attendre ce retour. La traversée de la chevelure de Wild
2 et le survol de son noyau donneront lieu à une intense
séquence de mesures et d'analyses in situ. Ce sera l'affaire
du Comet and Interplanetary Dust Analyzer (Cida), double instrument
à la fois spectromètre et compteur de particules.
`Nous espérons recueillir beaucoup d informations sur des
particules organiques qui pourraient ne pas survivre au retour
sur Terre'; précise le Dr Jochen Kissel. Ce chercheur de
l'Institut Max Planck a conçu le spectromètre de
masse, un instrument inspiré de ceux qui équipaient
les sondes Giotto et Véga mais doté d'une surface
collectrice bien plus étendue (100 cm' contre 5 cm2 pour
ses prédécesseurs). Grâce à une vitesse
de survol nettement plus faible, l'impact des particules sur les
détecteurs sera cent fois moins violent que sur Giotto.
Ce qui laisse espérer aux responsables de la mission de
pouvoir analyser des molécules organiques complexes. Cette
perspective intéresse particulièrement les exobiologistes,
curieux d'étudier un tel matériau recueilli sur
un de ces petits corps de glace susceptibles d'avoir joué
un rôle dans l'enrichissement de la Terre à la fois
en eau et en éléments prébiotiques. De ce
point de vue, le choix de Wild 2 paraît particulièrement
judicieux. L'histoire de cette comète est en effet singulière.
`Depuis la création du Système solaire, elle gravitait
sur une orbite lointaine, dont le périhélie se situait
à peu près au niveau de l'orbite de Jupiter, "commente
Donald Brownlee, le responsable scientifique de la mission Stardust.
Et cela jusqu'au 10 septembre 1974, date à laquelle son
rapprochement à moins d'un million de kilomètres
de la planète géante l'a expédiée
sur une orbite nouvelle, dont le périhélie se situe
au niveau de l'orbite de Mars et l'aphélie à hauteur
de celle de Jupiter. Elle est dès lors devenue accessible.
D'où sa découverte, quatre ans plus tard, par l'astronome
Paul Wild. Sa fréquentation du Système solaire intérieur
est suffisamment récente pour que ses passages au voisinage
du Soleil ne l'aient que peu altérée. "Contrairement
à la comète de Halley, Wild 2 a très peu
évolué depuis la création du Système
solaire"; assure Donald Brownlee. La dimension de son noyau,
estimé à 2 km, pour une masse de 15 milliards de
tonnes en fait par ailleurs une très petite comète,
de faible densité et relativement peu active, ce qui autorise
un survol très rapproché tout en faisant courir
à Stardust beaucoup moins de risques qu'à Giotto
en 1986.
À l'instar de Lunar Prospector ou Mars Pathfinder, Stardust
appartient à la famille des missions Discovery, véritable
symbole de la nouvelle politique de la Nasa qui vise à
promouvoir des programmes ciblés, pouvant être menés
à bien dans des délais courts et des budgets mesurés.
Une approche qui, selon Kenneth Atkins, a relancé l'intérêt
pour les comètes et les petits corps du Système
solaire. `Les projets dans ce domaine étaient quelque peu
éclipsés par l'intérêt que suscitaient
les grosses missions planétaires. Les programmes Discovery
ont ouvert au contraire de nouvelles perspectives aux spécialistes
des petits corps. Sans compter qu ïls présentent un
intérêt certain pour la mise au point de technologies
nouvelles. "Sélectionné en 1995, le projet
Stardust a pu démarrer en 1996 - soit à peine trois
ans avant le lancement - avec un budget inférieur à
200 millions de dollars. Autant de contraintes de délais
et de coûts avec lesquelles les responsables du programme
ont dû composer. Nous avons dû nous associer très
tôt au programme Mars 98, lancé en décembre
dernier, afin défaire des achats groupés de certains
équipements, en particulier des unités de télécommunication";
explique par exemple Kenneth Atkins. Qui dit budget modeste dit
lanceur bon marché, et donc masse limitée pour la
sonde. Or Stardust devait absolument emporter un pesant bouclier,
indispensable à la protection de la capsule lors de la
rentrée dans l'atmosphère terrestre. Tous les autres
éléments de la sonde ont dû en conséquence
céder du poids afin de respecter une masse totale limitée
à 350 kg. Et Kenneth Atkins de conclure : "Il nous
a fallu également bien maîtriser les techniques de
rentrée dans l'atmosphère. Stardust se présentera
à près de 45 000 km/h. C'est beaucoup plus rapide
que les 36000 kmlh dune capsule Apollo. À cette vitesse,
aucune erreur de trajectoire n'est permise. "
Toujours est-il que le lancement de Stardust ouvrira une décennie
totalement inédite d'exploration cométaire par des
sondes. Deux ans avant qu'elle n'atteigne Wild 2, une autre mission
américaine quittera la Terre pour un long périple
dans le Système solaire. Contour (Comet Nucleus Tour) devrait
en effet survoler successivement les comètes Encke (2003),
SchwassmannWachmann 3 (2006) et la comète d'Arrest en 2008.
En janvier 2003, ce sera au tour des Européens d'entrer
dans la course avec le lancement de la sonde Rosetta par une
Ariane 5. Une mission à laquelle la Nasa était associée
à l'origine et qui reste sans aucun doute la plus ambitieuse
de toute la série. Rosetta devrait en effet rejoindre la
comète Wirtanen en 2011 pour se mettre en orbite autour
de son noyau et l'accompagner ainsi pendant un an et demi durant
sa course vers le Soleil, dont la sonde fera le tour en septembre
2013. Rosetta sera alors aux premières loges pour mesurer
l'effet sur Wirtanen d'un échauffement solaire maximal.
D'ici là, outre le déploiement d'une batterie d'instruments,
la sonde larguera à la surface de la comète un module
d'exploration. Capable de se déplacer sur la surface et
de procéder à des forages dans la glace cométaire,
ce petit robot est, aux yeux de Marcello Coradini, responsable
des missions d'exploration du Système Solaire àPESA,
un véritable laboratoire dont les relevés seront
"bien plus efficaces et plus riches d'informations que la
récupération de poussières, qui seront, elles,
profondément altérées par la rentrée
dans latmosphère" Et d'ajouter que Rosetta réalisera
en une fois l'équivalent de plusieurs missions Discovery.
Enfin, en 2003 également, la Nasa lancera la mission Deep
Space 4, parfois qualifiée de "Rosetta américaine".
Et pour cause. Ce projet a été monté après
la décision de l'agence spatiale américaine d'abandonner
sa collaboration à la sonde européenne. Elle en
a gardé le module Champollion, qui devait àl'origine
se poser sur Wirtanen. Il le fera sur Tempel 1 en 2005, la Nasa
ayant pour ambition d'extraire des échantillons du noyau
cométaire et de les rapporter sur Terre en 2010. À
plus long terme, l'agence envisage même de surpasser les
scénaristes hollywoodiens. Son projet Deep Impact consisterait
à lancer un projectile de 500 kg sur Tempel 1, de façon
à créer un cratère de 20 m pour observer
les couches internes du noyau.